Souveraineté numérique et avenir de la sécurité en Europe 

Entretien avec Mateo Valero, directeur du
Barcelona Supercomputing Center

L’intelligence artificielle transforme la manière dont les organisations gèrent les personnes, les bâtiments et les infrastructures critiques. À mesure que les plateformes de gestion des effectifs gagnent en intelligence et que les systèmes de sécurité convergent avec l’analyse de données, une question fondamentale se pose : qui contrôle la technologie à l’origine de ces capacités ?

Pour l’Europe, la réponse va bien au-delà de l’innovation. Elle concerne la souveraineté numérique, la résilience, la cybersécurité et la compétitivité à long terme.

Pour évoquer ces défis, Federico Winer, analyste de l’innovation chez Primion, s’est entretenu avec Mateo Valero, fondateur et directeur du Barcelona Supercomputing Center (BSC), l’une des principales voix européennes dans les domaines du calcul intensif, de l’intelligence artificielle et de la stratégie des semi conducteurs.

Leur échange examine pourquoi la puissance de calcul devient un actif stratégique, ce que cela signifie pour les technologies de gestion des effectifs et de sécurité, et comment l’Europe peut renforcer sa position dans un environnement numérique de plus en plus concurrentiel.

Primion Mateo Valero Frederico Winer

Dr. Federico Winer (Primion) et
Prof. Mateo Valero Cortés (BSC)

Le fondement de la souveraineté moderne : micropuces et puissance de calcul

Federico Winer:
Vous insistez sur le caractère essentiel de la souveraineté technologique et des micropuces. Pourquoi ?

Mateo Valero:
« Sans puces, il n’y a pas de paradis. Nous vivons une immense révolution technologique, mais les processeurs sont les moteurs fondamentaux qui font tout fonctionner. Aujourd’hui, la véritable souveraineté d’un État ne se mesure plus uniquement à son armement, mais à sa capacité de calcul, à l’immense volume de données qu’il possède et aux outils d’intelligence artificielle (IA) qu’il maîtrise. Sans cela, la souveraineté est pratiquement inexistante.

C’est un problème profond qui est souvent mal diagnostiqué. Le véritable piège ne consiste pas à débattre de l’emplacement des centres de données. En contrôlant l’ensemble du matériel informatique mondial, les Américains disposent du pouvoir absolu de décider unilatéralement si le reste de la planète recevra des machines opérationnelles. S’ils interrompent nos approvisionnements, nous sommes totalement perdus.

Dans le domaine de l’IA, deux blocs majeurs se sont consolidés : les États Unis et la Chine. L’Amérique du Nord a tout tenté pour empêcher les Chinois de fabriquer des puces rapides, mais elle a échoué. Les acteurs asiatiques maîtrisent aisément les technologies de 7 et 5 nanomètres, contre 3 nanomètres en Occident. Il y a quelques semaines, j’ai visité le supercalculateur le plus puissant au monde, LineShine à Shenzhen. Et oui, il est entièrement chinois. »

Federico Winer:
Comment la recherche publique peut-elle rivaliser avec des géants technologiques comme Google, Meta ou OpenAI ?

Mateo Valero:
« Le combat est inégal, car ces entreprises consacrent jusqu’à cent fois plus d’argent à la recherche, alors que la véritable science fondamentale naît dans les universités publiques. En outre, les États Unis encouragent les écosystèmes fermés. Trump a même interdit certains transferts en considérant les algorithmes comme des armes nationales. À l’inverse, la Chine mise actuellement sur des modèles ouverts pour tenter d’attirer l’Occident. »

Federico Winer:
Quel rôle reste-t-il à l’Europe sur cette carte technologique et géopolitique ?

Mateo Valero:
« L’Europe doit opérer un changement radical. Notre obstacle le plus important et le plus grave est que nous n’agissons pas sous une bannière commune. Le manque de leadership d’une classe politique qui ne comprend tout simplement pas la portée stratégique du calcul intensif ni la nécessité de concevoir notre propre architecture de puces est alarmant. Il est totalement illusoire de prétendre élaborer de beaux concepts d’IA éthique et respectueuse de la vie privée si nous ne possédons pas le contrôle physique et structurel. Si toute l’architecture repose sur du matériel conçu et breveté à l’étranger, nous resterons indéfiniment acculés et sous contrôle. »

Federico Winer:
Est-il réellement possible de concevoir des puces de A à Z en Europe afin de rivaliser avec les puissances mondiales ?

Mateo Valero:
« C’est tout à fait possible, et cela se fait déjà en Catalogne. Nous avons franchi le pas parce que l’écosystème nous a ouvert une porte grâce au concept révolutionnaire de matériel ouvert, pleinement soutenu par l’architecture RISC V. Cet outil représente le même saut qualitatif que Linux pour les systèmes d’exploitation. Il nous permet d’utiliser librement des jeux d’instructions publics afin de construire des processeurs sur mesure.

À l’approche des limites physiques de la miniaturisation, l’immense flexibilité permettant d’assembler différents types de puces devient prioritaire. Le matériel ouvert est désormais à notre portée. Il ne nous manque plus qu’une volonté politique ferme et commune pour planifier enfin cette stratégie.
»

Federico Winer:
Comment rivaliser avec les vastes écosystèmes logiciels dont disposent déjà Intel ou Nvidia ?

Mateo Valero:
« C’est le tournant où se joue la véritable bataille. La fabrication du cœur du processeur n’est que la partie émergée de l’iceberg. Il faut ensuite que le silicium exécute efficacement les programmes. Des entreprises comme Intel ou Nvidia bénéficient d’un monopole historique, car elles disposent d’un nombre considérable d’applications préoptimisées.

Cependant, l’initiative ouverte RISC V produit un effet considérable, car des armées de chercheurs du monde entier programment simultanément des améliorations pour cette norme. Grâce à ce travail collectif, je vous garantis que les processeurs RISC V vont s’imposer et dominer entièrement le marché dans moins de dix ans. L’Europe a l’obligation de participer à cette évolution. »

Federico Winer:
Les communications mondiales actuelles et les monopoles vous inquiètent-ils ?

Mateo Valero:
« Énormément. Les connexions mondiales dépendent de câbles sous-marins très fragiles et de systèmes satellitaires contrôlés par un seul monopole. Elon Musk détient aujourd’hui un pouvoir géopolitique très supérieur à celui de la sphère scientifique. S’il décide de couper le signal de ses satellites, il laisse la population ukrainienne sous le feu russe pendant deux jours entiers. »

Federico Winer:
Quels problèmes urgents et concrets l’informatique quantique pourra-t-elle résoudre ?

Mateo Valero:
« Même si le quantique traverse un hiver polaire, les progrès sont solides. Ces systèmes résolvent des problèmes qui prendraient des milliers d’années à un supercalculateur classique. Ils utilisent des modes de calcul entièrement différents et abaissent la température à l’extrême pour créer des supraconducteurs. Aujourd’hui, 25 qubits à peine permettent de traiter des opérations mathématiques extrêmement complexes. La stabilité et la fiabilité restent difficiles à garantir, mais cette technologie nous surprendra très bientôt. Associée à l’énergie de fusion, elle sera essentielle pour atténuer le changement climatique. »

Federico Winer:
Quand les médecins testeront-ils les traitements sur des jumeaux numériques avant de nous administrer des médicaments ? 

Mateo Valero:
« Mon plus grand rêve et le dernier défi scientifique que je souhaite relever avant ma retraite consistent à réaliser le jumeau numérique complet du corps et du cerveau humains. Le défi est fascinant, car personne ne sait encore avec une certitude absolue comment fonctionne réellement un seul neurone. »

Federico Winer:
L’utilisation de ces technologies dans le monde réel suscite des inquiétudes : chômage, données, sécurité, entre autres. Qu’est-ce qui vous rend optimiste pour l’avenir ? 

Mateo Valero:
« Chaque révolution a créé de l’incertitude, mais elle a aussi engendré des possibilités extraordinaires. L’essentiel est de veiller à développer ces capacités de manière responsable. Si l’Europe parvient à conjuguer l’excellence technologique avec son engagement en faveur de la sécurité, de la protection de la vie privée, de l’ouverture et d’une innovation centrée sur l’humain, je crois que nous pouvons bâtir un avenir à la fois compétitif et digne de confiance. Cet avenir mérite d’être poursuivi. »

Federico Winer:
Pour finir, pourrons-nous créer une IA qui ne nous domine pas ? 

Mateo Valero:
« Toute technologie majeure de l’histoire a eu un double usage. Mal employée, elle cause d’immenses dommages, mais elle reste essentielle. J’ai pleinement confiance dans notre capacité collective à trouver la bonne voie pour créer une IA éthique, bienveillante, contrôlable et réellement coopérative, afin de résoudre les problèmes de demain. »

Dans les coulisses : un supercalculateur dans une chapelle 

Federico Winer:
Pourquoi avoir installé le supercalculateur MareNostrum dans une ancienne chapelle ?

Mateo Valero:
« L’objectif principal était de réussir les exigeants tests Top 500, qui mesurent et classent les performances des supercalculateurs à travers le monde. Le problème était qu’aucun autre espace de l’université ne présentait les dimensions nécessaires. Le professeur a adopté une approche pragmatique : Quel meilleur usage pour une chapelle que d’y abriter un grand ordinateur ?

Ce lieu insolite nous a également valu de belles anecdotes. L’écrivain Dan Brown nous a rendu visite. Il a vu la machine enveloppée de cette aura mystique et s’en est inspiré pour son célèbre roman Origin. À l’inverse, ma mère, extrêmement croyante, a cessé de me parler pendant un mois. Elle m’accusait d’aller en enfer pour avoir péché. Mais le lieu avait déjà été désacralisé et servait de salle de cours. Quoi qu’il en soit, il doit toujours exister un pont entre la connaissance et la spiritualité.
»

À propos de Mateo Valero

Fondateur et directeur du Barcelona Supercomputing Center (BSC), centre national espagnol de calcul intensif, le Prof. Mateo Valero Cortés a contribué à faire du BSC l’un des principaux pôles de recherche européens dans les domaines du calcul haute performance, de l’intelligence artificielle, des architectures de processeurs et de l’innovation numérique. Le centre abrite MareNostrum 5, l’un des supercalculateurs les plus puissants d’Europe.

À propos de l’auteur

Le Dr Federico Winer est analyste en innovation chez Primion. Il s’intéresse tout particulièrement aux technologies émergentes, à la transformation des entreprises grâce à l’intelligence artificielle, aux innovations dans le domaine de la gestion des effectifs, à la résilience numérique ainsi qu’à l’avenir des solutions de sécurité convergentes en Europe.

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